Nina Bouraoui est une écrivaine de l’intime, du corps et de la construction de soi. Son écriture cherche souvent à transformer l’expérience personnelle en matière littéraire.
» Championne »: un titre qui semble célébrer une victoire sportive, mais qui peut prendre un sens beaucoup plus profond au fil de la lecture.
Ainsi, au pied de son immeuble, une jeune fille frappe inlassablement une balle contre un mur. Le tennis devient un refuge face à la violence de son pays et aux désordres de sa famille. À travers ce geste répété, elle grandit, se construit peu à peu et rêve à la femme qu’elle deviendra.
Quelques phrases méritent d’ être relevées et analysées, notamment celles où l’ autrice évoque le tennis.
« Je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur qui représente le monde dont je rêve pour m’ échapper enfin. »
Le geste sportif devient ici un acte d’ émancipation: le mur matérialise la frontière entre le réel et le monde rêvé, tandis que la répétition de » je frappe » traduit son aspiration à cet ailleurs.
« Championne », je le serai, coup droit, revers, je frappe sur le mur et sur une ligne imaginaire pour me centrer, pour ne pas me perdre… »
La pratique du tennis acquiert ici une fonction quasi existentielle : la répétition des frappes et la ligne imaginaire instaurent un cadre qui permet à la narratrice de se recentrer et de préserver son unité intérieure.
» … peut- être que tous les champions sont tristes parce qu’ ils savent qu’ un jour ils ne seront plus champions… »
La figure du champion se construit ici sous le signe de la finitude : la gloire porte en elle la conscience de sa propre disparition.
» … Monsieur Bacha m’ avait, dès les premiers entraînements, montré comment un corps, si frêle, soit-il, avait en lui des défenses invisibles, extraordinaires… »
Par le biais de ces mots, Nina Bouraoui dépasse la seule évocation du corps sportif pour réfléchir à la force cachée en chacun de nous. Le contraste entre un corps » si frêle » et ses » défenses invisibles » révèle une puissance qui ne se voit pas. Le tennis devient alors une expérience de révélation de soi.
» …au tennis, la force revient à unir les équilibres, celui de l’air, celui de la terre et celui du corps, c’est- à- dire celui des muscles, du sang, de la lymphe et celui de l’esprit du corps, la volonté, la rigueur, l’envie de se dépasser. »
L’autrice transforme ainsi une expérience sportive en une réflexion sur ce qui constitue véritablement la force humaine. Le tennis devient une recherche d’ harmonie entre le corps et la volonté.

» … c’ est ainsi qu’il faut tenir sa raquette, il faut la saluer, refermer sa main sur sa base et elle devient une amie… »
Par ces mots, la romancière humanise la raquette qui cesse d’être un simple instrument technique. Elle établit donc une relation presque affective entre le sportif et son outil, comme si la maîtrise du geste passait d’ abord par cette familiarité avec l’objet.
« … même si je n’ y parviens pas, le fait de travailler à cette victoire est déjà une victoire… »
Le tennis devient une école de persévérance et de dépassement de soi, où le chemin parcouru compte autant que l’issue du match.
Chez Nina Bouraoui, le sport n’ est plus seulement une pratique: il devient une manière d’avancer. Ses phrases se déploient comme le joueur sur le court, dans un même élan, jusqu’au dépassement de soi.
Par Véronique Villard





