Prix de l’AES 2025 : les discours des remettants

Retrouvez les discours de présentation des Prix de l’AES : Arnaud Ramsay pour le Grand Prix, Jean Durry pour le Beau Livre ainsi que Benoît Heimermann dans le cadre du Livre de boxe du siècle. 


Présentation de « Joue-la avec Godard » de Laurent Sagalovitsch | par Arnaud Ramsay

En me sollicitant pour accueillir le récipiendairedu Grand Prix Sport & Littérature 2025, décerné à l’unanimité à Laurent Sagalovitsh- Laurent et son chapeau qui semble ne jamais le quitter -, Thomas Bauer, le Président de l’Association des Écrivains Sportifs, ignorait d’une part que j’avais échangé quelques mois plus tôt avec le lauréat dans une librairie parisienne présente ici ce soir, la Librairie de L’Ecailler, dans le 15e arrondissement, à l’occasion du lancement de la maison d’édition Les Livres de la Promenade, dont Laurentest à jamais le premier auteur. Et le premier vainqueur.

Thomas Bauer ignorait d’autre part que je connaissais bien ledit éditeur, en l’occurrence Christophe Thoreau. Ancien journaliste, si tant est qu’on ne le soit pas à vie, j’ai croisé une première fois la route de Christophe avant le Coupe du monde 1998 : ilsévissait au Comité français d’organisation du Mondial,coprésidé par Michel Platini, où il s’occupait deséditionsau sein du service communication.

Christophe est pourtant spécialiste de tennis. Il a exercé à Tennis Magazine, dirigé Tennis Info, coréalisé un documentaire pour France Télévisions sur les coulisses de l’équipe de France de Coupe Davis, a couvert de nombreux Roland-Garros pour la Fédération, a accompagné Cédric Pioline, deux fois finaliste d’un tournoi du Grand Chelem, dans le récit de ses vies pour les Editions de La Martinière. Bref, le tennis et son histoire n’ont que peu de secrets pour lui.

Ce sport qui rend fou, c’est justementce qui va déclencher la collaboration entre Christophe Thoreau et Laurent Sagalovitsh.Nous sommes en 2021. Christophe est installé à Vancouver, au Canada, avec sa femme Sophie, elle aussi journaliste, principalement à RTL. Il est le correspondant de L’Express.De son côté, Laurent vient d’être récompensé par le jury du Canadian JewishLiterary Awards pour son livre « Le Temps des orphelins. » A cette époque, ils ne se connaissent pas. Christophe part à sa rencontre et l’interroge sur le multiculturalisme canadien que Laurent défend,le questionne sur la laïcité française. On est loin des courts de tennis. Ce n’est pas, encore, le sujet. Les deux hommes accrochent, une amitié naît.

Laurent vit à Vancouver depuis une bonne dizaine d’années. Il est romancier. On vient de l’évoquer, il est l’auteur du « Temps des orphelins », paru chez Buchet-Chastel : l’histoire d’un jeune rabbin américain qui, en avril 1945, découvre l’horreur des camps avec les troupes alliées et recueille les témoignages des déportés. Il publie également, parmi d’autresoeuvres, « Le dernier été de Gustav Mahler », au Cherche Midi, une fine immersion dans l’intimité tourmentée du couple que forme le compositeur avec Alma.

Son entrée en littérature date de 1996 avec « Dade City », puis « La Canne de Virginia », texte polyphonique sur Virginia Woolf, « Loin de quoi ? » avec un point d’interrogation,et « La Métaphysique du hors-jeu », tous chez Actes Sud.

« Loin de quoi ? » fait apparaître « l’hypocondriaque Sagalovitsch, juif parisien, qui emporte dans ses bagages pour le Canada, outre son Témesta, sa nostalgie de la grande équipe des Verts de Saint-Etienne, sa méfiance à l’égard des goys, son sens aigu de l’inadaptation et une jubilatoire mauvaise foi. » Dans « La Métaphysique du hors-jeu », on retrouve son double, Simon Sagalovitsch qui a déniché à Vancouver, « et dans le giron d’une voluptueuse créature, un palliatif à son atavique mal de vivre. » Le quotidien Le Monde l’assure: « Un bijou d’humour dépressif, hilarant traité d’inadéquation au monde. En le lisant, on l’imagine rédigé dans un nuage de facilité et de fumée de cigarettes. »

Laurent Sagalovitschécrit beaucoup. Pas seulement des romans. Il a écrit pour Libération, pour Les Inrockuptibles. Il tient encore aujourd’huila chronique de ses humeurs pour Slate. La façon dont il se présente sous sa bannière dans le magazine en ligne renseigne sur le bonhomme. Je le cite : « Laurent Sagalovitsch est né en 1967 et, depuis sa tendre enfance, il n’aime personne. Quand il ne déblatère pas sur son blog, il écrit aussi des romans que personne ne lit. »

Christophe et Laurent rentrent presque en même temps à Paris de leur exil canadien, le premier avec sa femme, le second sans sa compagne qui, dit-il, l’a abandonné du jour au lendemain « après dix-huit années de vie commune, en réalisant enfin quel boulet j’étais ! »Très vite, Christophe part s’installer à Nice. Il entend exaucer son rêve : créer avec Sophie sa propre maison d’édition, témoignage, risqué, d’un amour du livre déjà entretenu par l’organisation de rencontres littéraires. Ainsi sont nés au printemps 2024 Les Livres de la Promenade. Qui sont aussi une affaire de famille : leurs filles Chloé et Nine participent à l’aventure, la première comme membre du comité de lecture, la seconde comme graphiste. Christophe et les trois femmes de sa vie sont présentes ce soir au Racing Club de France, dans ce lieu chargé d’histoire.

Pour le premier livre de son nouveau bébé, Christophe pense à son ami Laurent, dont il aime tant l’esprit, l’humour, le style. Il voudrait lui confier ce qu’avait imaginé Jean-Luc Godard. En 2001, le réalisateur-culte, passionné de sport en général et de tennis en particulier, avait accordé une interview fameuse à L’Equipe. Auprès de Jérôme Bureau, à l’époque Directeur des rédactions, et Benoît Heimermann, alors grand reporter et aujourd’hui Président d’honneur de l’AES, il évoquait la manière de filmer le sport et le tennis. Il suggérait dans ce long entretien la façon dont il s’y prendrait pour Roland-Garros : « Je prendrais un type quelconque qui arriverait du Pakistan ou d’Amérique du Sud et qui disputerait les qualifications. Il est à Paris, il n’a pas trop les moyens, il cherche un hôtel, Ibis ou Mercure. Il prend le métro, il joue. Et puis il est battu. Au tour suivant, je m’intéresserais à son vainqueur, puis au vainqueur de ce match, ce qui nous conduirait forcément jusqu’en finale. »

Ce projet que Godard n’a pas mis en images, ces images qui ne mentent pas, Christophe Thoreau demande donc à Laurent Sagalovitsh de l’exaucer en se glissant dans la peau de Jean-Luc Godard mais avec la plume, sa caméra à lui,afin de raconter l’édition 2024 de Roland-Garros. Et en ignorant que, plus jeune, Laurent a pratiqué le tennis, disputé le championnat des Hauts-de-Seine et foulé la terre de Roland. Laurent s’exécute, avec sa patte, son art de la digression, son regard sensible et amusé, son sens de l'(auto)dérision.

« Joue-la comme Godard » a paru le 10 avril 2025 avec une couverture aussi ocre que la terre de Roland-Garros. Ce premier ouvrage des Livres de la Promenade, Christophe le présente ainsi : « Un texte plein d’humour et d’amour pour le tennis, à mi-chemin entre les Cahiers du Cinéma et Tennis Magazine. Et bien plus accessible, rassurez-vous, que certains films de JLG ! » C’est exact. Accrédité, Laurent s’est plongé dans les allées de la Porte d’Auteuil, du premier tour des qualifications jusqu’à la finale, du Serbe Hamad Medjedovic à l’Espagnol Carlos Alcaraz, jour après jour, vainqueur après vainqueur, de la salle de presse au restaurant du stade, d’un match au soleil à une partie sous la pluie ou en nocturne.

Tout est vrai – d’ailleurs Thomas Bauer, Président de l’AES et Professeur des Universités, a vérifié la véracité des matches évoqués ! La réception critique a été excellente. Mais la plus belle des récompenses, forcément, émane du jury de l’Association des Écrivains Sportifs, qui vous distingue en vous attribuant à l’unanimité le Grand Prix Sport et Littérature 2025, succédant au palmarès à « Courir » d’Andrea Marcolongo.

Pour conclure, un court extrait de « Joue-la comme Godard » : « Le tennis de haut niveau n’est rien d’autre qu’un apprentissage de l’échec. En cela, il demande des dispositions mentales hors du commun. La victoire est un bref intermède entre deux défaites. C’est ainsi que se construit la carrière d’un joueur de tennis professionnel : entre une euphorie passagère et les infinis et amers étranglements des désillusions. »

Il en va de même pour la littérature de haut niveau. Bravo à vous, cher Laurent, pour ce Grand Prix, bref intermède entre deux défaites…

Arnaud Ramsay
Membre de l’AES


Présentation de « Sports. Une Histoire en images de 1860 à nos jours »  de Michel Pastoureau et Georges Vigarello | par Jean Durry

 Chers Amis,

Pour le « PRIX DU BEAU LIVRE » créé en 1991 par l’Association des Ecrivains Sportifs, et par définition comme on peut l’imaginer, le critère est double : la qualité éditoriale de l’ouvrage ET l’apport du texte qu’il propose.

En ce qui concerne le premier aspect, sur lequel je reviendrai, nul doute que par l’originalité de sa maquette et de sa présentation d’ensemble depuis sa couverture jusqu’aux illustrations qui la composent, cette « HISTOIRE EN IMAGES DES SPORTS DE 1860 A NOS JOURS » relève élégamment le gant.

Quant au texte, on ne pouvait qu’espérer le meilleur du rare tandem constitué par deux auteurs et historiens d’exception – dûssent-ils en rougir -, pionniers dans leur registre propre, Michel PASTOUREAU entre autres l’homme des couleurs et Georges VIGARELLO qui a creusé son sillon à partir de sa thèse de 1978 « Le Corps redressé »

Or, c’est bien ce même Georges Vigarello… qui aura constitué l’obstacle majeur à l’attribution par notre Jury du Prix en question !

Je m’explique. L’année dernière en effet, au siège du Comité National Olympique et Sportif Français – qui nous a depuis réitéré tout son intérêt pour l’accueil accoutumé de cette Cérémonie de Remise des Prix – nous lui décernions notre récompense la plus exceptionnelle puisqu’elle est la seule donnée tous les quatre ans, le PRIX PIERRE DE COUBERTIN – à propos pour ceux qui ne le sauraient pas, je vous signale qu’une fois la Cérémonie terminée il vous suffira de traverser le boulevard des Invalides en quelquesgracieuses foulées pour aller saluer au 20 de la rue Oudinot la maison où naquit COUBERTIN le 1er janvier 1863 – et nous avions tressé ses louanges.

Mais surtout, l’une de nos règles tacites tient à ne pas attribuer deux fois la même distinction à un auteur. Or VIGARELLO a bel et bien été lauréat du « PRIX DU BEAU LIVRE » en 2000 avec « PASSION SPORT ».Et s’était d’ailleurs déjà inscrit sur nos Palmarès dès 1998 avec son « HISTOIRE CULTURELLE DU SPORT »(Prix de Technique et de Pédagogie Sportives).

Pourtant nous n’avons pas hésité longtemps, considérant que pénaliser Michel PASTOUREAU du fait de son partenaire aurait été inique.

J’en viens au livre primé.

Du point de vue esthétique, ce volume des Editions du SEUIL est remarquable. Elégance et clarté de la maquette et de la typographie retenue. Illustrations significatives et perspicacement choisies – en noir et blanc d’abord, puis en couleurs le moment venu – faisant face au texte qui les commente. Certains documents photographiques sont de véritables trouvailles : me viennent à l’esprit la sauteuse de haies de 1921 Suzanne LIEBRARD – qui se trouve avoir été la camarade de classe de ma mère Marie-Jeanne Durry au Lycée Lamartine – et la lanceuse de disque à lunettes de 1943 ; l’instantané du démarrage d’Herb ELLIOT dans la finale du 1500 mètres des Jeux de ROME se détachant irrémédiablement de ROSZAVOLGY et d’un Michel JAZY de 24 ans qui viendra coiffer le Hongtois pour la médaille d’argent. Mais je pourrais en citer tant d’autres… Quant aux affiches et programmes, où je ne peux m’empêcher de reconnaître certains éléments des collections du cher Musée National du Sport, lui-même présent dans ces pages, ils jalonnent parfaitement le propos.

Un objet, si l’on peut dire, de grande qualité, suivant quatre périodes : 1860-1914 ; 1914-1960 ; 1960-2000 ; de 2000 à nos jours. D’autres ‘’beaux livres’’ étaient en lice. Mais leurs images, un rien trop froides, n’étaient pas soutenues par un texte d’une profondeur et d’un apport réels.

Texte auquel, sans le désolidariser un instant de l’illustration, j’en arrive maintenant.

Dans le droit fil de son œuvre,Georges VIGARELLO donne tout son sens à une Histoire complexe ‘’variant à travers les cultures, les périodes, les temps’’, qu’il cerne et situe avec sa même et si caractéristique recherche d’une adéquation précise du langage.

Il n’est que de voir ses analyses de l’évolution : du saut en hauteur, des lancements, du saut à la perche ; comme celles du lent et constant réaménagement des stades, des instruments, des appareils ; et celles de la spécialisation et de la diversification.

Il nous avait déjà dit : ‘’Plus que d’autres pratiques, le sport révèle nos sociétés’’. Il affirme cette fois, avec la même vigueur : ‘’Le sport révèle combien il a toujours de quoi interminablement inventer’’.

 

Je vais l’exprimer très simplement. Pour nous tous, qui avons le plaisir d’être ce soir réunis rue Eblé, et pour ses lecteurs présents et à venir, cette « HISTOIRE EN IMAGES » offreune seconde « REVELATION », celle qu’un ‘’enfant du Jardin du Luxembourg’’, un ancien chartiste, devenu un historien reconnu des systèmes symboliques, partage avec son compère la « PASSION SPORT ».

De Michel PASTOUREAU, qui a quasiment inventé l’Histoire des couleurs, à compter de 1989 et particulièrement du « DICTIONNAIRE DES COULEURS DE NOTRE TEMPS » (1992), puis de la très fameuse Suite unicolore lancée en 2000 avec « BLEU » et dont en 2024 « ROSE » est devenule septième fleuron – soit déjà deux couleurs de plus que les anneaux olympiques -, de Michel PASTOUREAU donc, on peut vraiment dire qu’ ‘’ il est des nôtres’’.

Avec quelle finesse et quelle compétence ne démontre-t-il pas que « Les couleurs méritent d’être étudiées comme un élément majeur de l’Histoire du sport, histoire liée à celle de la nudité, de la propreté et de l’hygiène. Au début l’écart entre le vêtement de sport et celui de la vie quotidienne était évident ; la palette sportive n’a cessé de s’enrichir, quittant les stades eux-mêmes, et l’on en est arrivé au ‘’Sportswear’’ de notre époque.

S’appuyant sur les tenues, les écrits et les règlements, les images, PASTOUREAU dégage : le BLANC marqueur initial d’une pratique élitiste de ‘’la haute’’, le NOIR des officiels, les rayures et leurs effets cinétiques, aussi bien que le VERT des gazons ou de la veste du vainqueur du Masters d’Atlanta. Il sort de l’armoire les maillots aux couleurs nationales des équipes au départ du Tour de France 1930 et l’enthousiasme populaire qu’ils suscitèrent, aussi bien que les dérives entre couleur et chauvinisme. Voyez ses commentaires éclairés sur le ballon de football, l’apparition du carton JAUNE, puis du ROUGE. Et sa lucidité sur les couleurs de plus en plus surchargées et illisibles des hommes-sandwichs à partir du moment où la Télévision a commencé à prendre le sport en otage.

Chers Amis, j’en ai terminé.

Un très chaleureux MERCI à Michel PASTOUREAU et Georges VIGARELLO de nous faire voir et comprendre, avec exactitude, des phénomènes qui jusqu’alors nous avaient échappé.

Et à vous MERCI également de votre patiente et bienveillante attention.

Jean DURRY
Membre du Bureau de l’AES


Présentation de « Scènes de boxe » d’Elie Robert-Nicoud | par Benoît Heimermann

 

Elie Robert-Nicoud aimait les intrigues millimétrées d’Agatha Christie, le réalisme exacerbé de Charles Dickens, Bob le Flambeur façon Jean-Pierre Melville, la Grèce de Lawrence Durrell, les cafés passés de mode, les bibliothèques désordonnées (…).Elie appréciait également le rugby, le riesling et les chemises tartan. Mais il ne souffrait pas Muhammad Ali. Pire, il le détestait. Pas le boxeur, l’homme.

Sur les points initiaux énumérés plus haut, nous nous accommondions sans difficulté, mais à propos du dernier nous nous opposions abruptement. Sans doute étais-je moins subtil que lui. Moins expert aussi. Ce qu’abhorrait Elie par-dessus tout, à propos de celui que beaucoup considèrent comme le meilleur pugiliste de l’histoire, c’étaient les ourageantes recettes dont celui-ci abusait afin de perturber ses adversaires avant même la montée sur le ring– « cette indigne déstabilisation psychologique » (dixit Elie) dont il s’était fait une spécialité, voire une marque de fabrique. Pour Ali, un challenger blanc était au mieux un suppôt du Ku-KJlix-Klan et un Noir, un domestique de l’oncle Tom. Tant de mépris présupposé révoltait Elie.

Dès notre première rencontre, il avait tenu à émettre cette réserve, ayant lu de ma part, et sur ce point précis, quelques dithyrambes déplacés. Je lui en fus reconnaissant à défaut d’être totalement convaincu. A chaque retrouvaille ou presque, le sujet revenait sur la table, généralement en fin de repas. Elie n’était pas que pertinent, il était sincère. Sans doute sa maladie, dont il ne parlait pas, lui donnait-elle un surcroît de sincérité. Pourquoi feindre ou se dérober ? Dans tous les domaines d’ailleurs, il émettait ses points de vue et ses goûts, sans détours ni justifications. Les personnages de ses polars auraient volontiers admis que leur créateur était naturellement cash, mais il savait aussi faire preuve d’une retenue que ni son crâne poli ni ses paumes disproportionnées ne le laissaient supposer. Elie parvenait d’autant mieux à persuader ses interlocuteurs que son ton était toujours modéré, sa voix douce et ses manières urbaines. Question de pedigree peut-être, d’éducation sûrement.

De son parcours personnel, Elie parlait peu. Tout au long de la rédaction de Scènes de boxe, le premier essai pugilistique qu’en tant qu’éditeur j’ai encouragé à rédiger, il m’avait certes concédé quelques bribes biographiques, mais à peine plus que ce que nous apprenait la fiche Wikipédia qui lui est consacrée. Bien sûr, il m’apprit que son père avait été boxeur professionnel à la marge, qu’il fréquentait le milieu avec méfiance et qu’il partagea avec son fils quelques soirées à l’Elysée Montmartre. Mais fallait s’y reprendre à deux fois pour qu’il s’épanche davantage.

Ces maigres confessions m’incitèrent néanmoins à lui demander de surenchérir dans son livre suivant, de loin le plus intime qu’il nous ait offert, un hommage à ses parents qu’il intitula fort à propos Irremplaçables. Au détour de cet exercice d’amour filial, le taiseux par nature nous présenta un père et une mère peu ordinaires. Le premier, Robert, enfant non désiré, d’origine polonaise, abandonné à l’âge de quatre ans devant le portail d’un orphelinat de La Chaux-de-Fonds, un autodidacte forcené qui, comme Blaise Cendrars, choisit de fuir le Jura de sa jeunesse pour devenir artiste et gagner une bohème parisienne supposée plus accueillante. Façon de parler.

Avortement,Décorporations, Trente-trois crucifixions : les intitulés de ses peintures disent un style, mais aussi un parcours. Tortueux et mortifère. Jusqu’à la consécration, les galeries de New York et de Tokyo, accompagnée de toutes les reconnaissances que cela suppose. Il en était deux qui mettaient Elie en joie. Celle qui invita son père à partager l’amitié de l’encombrant Fernand Legros, génial faussaire des années 1980 qu’Hergé voulait associer à Tintin le temps d’un ultime album (L’Alphart). Et celle, plus gratifiante encore, qui incita un certain Jack Palance (oui, celui du Mépris et de Bagdad Café) à lui acheter des toiles à n’en plus finir.

Côté maternel, d’autres fantômes s’agitaient. Clarisse était elle aussi çagée de quatre ans lorsqu’elle faillit être raflée dans les traboules lyonnaises un matin de 1942 de sinistre mémoire pour tant de ses coreligionnaires. La miraculée était la fille de Moïse, un tailleur arrivé de Bosnie quelques temps auparavant. Elle n’était pas peintre, mais écrivait sur Modigliani ou Soutine. Elle composait aussi des vers à foison, jusqu’à être tenue pour l’une des plus talentueuses poétesses judéo-espagnoles de son temps. Elie appréciait surtout ce détail : que sa mère, toute menue qu’elle paraissait, soit une géante dans son domaine.

Robert Nicoïdski et Clarisse Abinun, bientôt réunis sous le même toit et la même passion, se protégèrent d’un commun accord derrière un nom d’emprunt, « Robert-Nicoud ».

(…) Par contraste ou pour donner le change, le parcours scolaire d’Elie fut classique et rectiligne : lycée Condorcet, Sorbonne, maîtrise de littérature. Son excentricité à lui ? L’Angleterre qui, en matière d’exotisme, s’y entend beaucoup plus que l’on ne l’imagine. Ainsi, le jeune homme résida à Canterbury avant de rallier Saint-Andrews au titre de maître assistant puis Cambridge où il jeta les bases d’une thèse de doctorat dont l’intitulé (« Has Digital TechnologyKilledLiterature ? ») parait avoir été pensé par Hercule Poirothimself.On a déjà imaginé des échappées universitaires plus rock and roll. Mais Elie ne résista ni à la tentation de l’enquête ni à Claire qui, entre mille qualités, possède celle d’être une fille du Royaume.

Toujours nuancé, jamais péremptoire, Elie m’entretenait souvent de sa seconde patrie. Appréciant surtout d’en évoquer les paradoxes. Ses lords et ses punks, ses traders et ses hooligans. S’y serait-il installé à demeure ? Pas sûr. Mais quand il choisit de revenir en France, c’est presque naturellement qu’il opta – avec Claire en soutien, cela va de soi – pour la Dordogne, la plus Britisch des provinces françaises et de loin.

J’ai visité près d’une centaine de pays dans le mondemais, à ma grande honte, je ne me suis jamais aventuré dans le Périgord vert. A tort. Tous ceux qui ont poussé jusqu’à Saint-Pardoux-la-Rivière, où les Nicoud se sont finalement établis, m’ont rapporté le pittoresque d’une région préservée, la chaleur d’un cottage confortable, une bâtisse tapissée de verdure, une prairie accueillante, un arbre monumental. Au fond du jardin, dans une ancienne salle de classe préservée de la destruction et des intempéries, Elie avait organisé ses deux priorités : une bibliothèque (encombrée) et un ring (agréé) où il dispensait avec un entrain enfantin des leçons de boxe aux jeunes et aux moins jeunes, garçons et filles des environs.

Pendant que ses filles. Mathilde et Abigail, grandissaient, Elie écrivait et traduisait. Sa fameuse trilogie policière (Février, Comme des hommes, Passe-temps pour des âmes ignobles) et ses auteurs fétiches entre autres (Ed Mc Bain, Elmore Leonard, Peter Corris, Chaïm Potok). Et toujours la boxe revenait à la charge au rang de ses plaisirs prioritaires. Dont il nourrissait la chronique donnée chaque mois à Sud-Ouest en particulier et qui précipita parallèlement la rédaction de deux nouveaux opus : Deux Cents Noirs nus dans la cave, l’abra cadabrantesque description des coulisses du premier combat Ali-Quarry organisé le 26 octobre 1970 à Atlanta, et le Portrait de l’Amérique en boxeur amoureux, attachant compte-rendu des quatre cents coups fomentés par Jack Dempsey, l’inégalable champion des poids lourds de 1919 à 1926.

Pour notre malheur, Elie Robert-Nicoud n’a pas eu le loisir de pousser son exercice plus avant. Du moins est-il mort comme un boxeur, trop tôt, le 2 août 2023, la veille de ses soixante ans, en délicatesse avec sa santé, mais fier à juste titre et de ses livres et de ses combats.

 

Benoît Heimermann
Président d’honneur de l’AES
(Extrait de la préface de Deux Cents Noirs nus dans la cave).

 

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