Laurent Sagalovitsch nous livre un texte attractif et sensible qui transforme l’ordinaire en expérience à la fois poétique et visuelle.
Lire ce livre c’est accepter de regarder, de ressentir, de se laisser surprendre par la vie et par ceux qui la traversent, comme on regarde un plan au cinéma.
L’auteur semble adopter un regard à la manière de Jean – Luc Godard, en se projetant dans l’autre jusqu’à confondre les identités, comme si le spectateur devenait acteur de la scène :
« Son triomphe, mon triomphe. J’aurais pu parader auprès des miens en expliquant que sa victoire était mon oeuvre. »
Il ne se contente pas de décrire l’action : il en dissèque les mécanismes, les failles, les tensions intérieures :
» Voulant trop bien faire, il forçait son coup droit, et son revers, qui au set précédent parvenait à déstabiliser son adversaire. Cette fois, il manquait de constance et de consistance. Sa fébrilité réapparut… »
Laurent Sagalovitsch nous offre une observation fine et drôle de la vie sociale, créant un effet poétique et humoristique, ce qui donne au lecteur un petit sourire complice : » Le spectateur présent à Roland- Garros est traversé par deux questions métaphysiques qui, bien que toutes deux cruciales, n’entretiennent aucun rapport entre elles : où se trouvent les toilettes ? La pluie menace- t- elle de tomber ? »
Ce texte fonctionne comme un film écrit. Le monde s’anime. Le mouvement devient presque perceptible.
Chaque nuance se fait sentir : « Assis en tribune à contempler la balle virevolter au- dessus du filet, je comprenais sa démarche. C’est tout l’intérêt d’assister à une rencontre sur un court annexe. Les joueurs sont là, à portée de regard… »
Le tennis n’est pas ici une discipline mais une rencontre. Avec Borg naît une fidélité presque intime qui dit combien nos passions s’ancrent dans des figures fondatrices: « J’étais venu au tennis par Borg, je mourrais avec lui. Il en va de même pour nos groupes de musique préférés. »
L’enchaînement rapide capture l’instant précis, dévoile l’émotion qui surgit et la conséquence qui s’installe. Une scène qui devient symbole de fragilité et de vulnérabilité, visible comme dans un plan de cinéma : » La première balle s’enraye. Le doute s’installe. La confiance s’érode. »
L’incertitude palpite à chaque balle. Deux forces s’affrontent, obstinées, implacables. Le match devient rituel, sacré, brûlant de ferveur.
La tension est à son apogée :
» On y sent vibrer l’incertitude du destin. Le tennis cesse alors d’être un sport pour devenir un moment de ferveur religieuse, un affrontement entre deux forces qui ne veulent rien céder l’une à l’autre. »
Ce n’est pas une description, c’est un arrêt sur image qui pense le temps, où le réel, l’émotion et le rêve se confondent, dans une esthétique godardienne :
» Le ciel était somptueux, d’un bleu à la fois tendre et rêveur où la lumière du soleil disparaissait peu à peu sans que le soir ne se décide à prendre le relais, temps suspendu qui flottait comme un songe sur le court Philippe-Chatrier. »
À travers une écriture attentive aux instants et aux sensations, l’auteur donne à voir le jeu autrement, dans ce qu’il a de plus fragile et de plus intense.
Un livre qui se vit davantage qu’il ne se résume.
Une véritable pépite.
Par Véronique Villard





