La cérémonie de remise des prix de l’AES 2024 au CNOSF

Le 9 décembre 2024, au siège du CNOSF (Comité National Olympique et Sportif Français), l’Association des Ecrivains Sportifs a pu remettre ses traditionnels prix aux lauréats du millésime 2024.


Les lauréats 2024:

– Grand Prix Sport & Littérature : Andrea Marcolongo pour son ouvrage « Courir » (Editions Gallimard)
– Prix du Document Sportif : Pascal Charlet et Annie Colognat pour leur ouvrage «Quand les champions étaient des dieux » (Libretto)
– Prix du Beau Livre : Ernest Pignon-Ernest et Pierre-Louis Basse pour leur ouvrage « La Ruée vers l’or  » (Editions En Exergue)
– Prix Pierre-de-Coubertin décerné à Georges Vigarello
– Prix spécial décerné à Jean Durry

Les interviews


Les discours de présentation des prix

Pour Jean Durry | Prix d’honneur de l’Association des Ecrivains Sportifs pour l’ensemble de son oeuvre
Présentation par Thomas Bauer

Chères Amies, Chers Amis,

Le jury de l’Association des Ecrivains Sportifs a souhaité, exceptionnellement, décerner cette année un Prix d’honneur à une personnalité du sport français, un homme de sport et de culture, et membre de longue date de l’AES. J’ai nommé Jean Durry.  Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas encore (ce qui est rare), je vais vous le présenter en quelques mots.

Jean Durry est né le 20 mai 1936 à Paris, quelques jours seulement avant l’arrivée du Front Populaire de Léon Blum au pouvoir. Fils de Marcel et Marie-Jeanne Durry, tous deux universitaires, il fait ses armes au Lycée Henri-IV avant de poursuivre ses études en droit. Cycliste amateur au CS Montparnasse, il se voit confié en 1963, à l’âge de 36 ans, la création du Musée National du Sport qu’il va diriger pendant quatre décennies. Il mène sans relâche sa quête, en partant du point zéro, pour rassembler, mois après mois, année après année, les collections les plus diverses sur le sport : 100 000 documents, objets et représentations artistiques, allant du banc de musculation de Léon Gambetta à la montre de Maurice Herzog lors de son ascension de l’Annapurna, en passant par les plaques de verre de l’entrepreneur gymnasiarque Edmond Desbonnet.

Si je passe rapidement sur ses fonctions diverses de chroniqueur et consultant, de dirigeant au Comité français Pierre-de-Coubertin ou à l’Académie des Sports, c’est pour rappeler avant tout qu’il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le sport et l’olympisme : « La véridique histoire des Géants de la Route » (1973), « L’enCYCLEopédie » (1982), « Le Grand livre du sport » (1992) – pour lequel il avait obtenu le Grand Prix Sport & Littérature de l’AES – et, plus récemment, « Le Chant du sport » (2006).

Si je m’arrête sur ce dernier ouvrage, qui est une anthologie de textes sportifs français et étrangers, c’est parce que Jean Durry appartient à l’Association des Écrivains Sportifs depuis fort longtemps – j’en ai retrouvé la trace au milieu des années 1960, plus exactement le 7 juin 1966, lors de la Fête sportive annuelle des écrivains sportifs à l’Institut National du Sport. Ce jour-là, sur cette photo, il semblait particulièrement heureux, le sourire aux lèvres, aux côtés du Président Paul Vialar, du docteur et écrivain suisse Paul Martin (qui fut vice-champion olympique sur 800 mètres aux Jeux de Paris en 1924, derrière Douglas Lowe, et mis en récit par André Obey) et du champion Michel Jazy. Une photo-souvenir qui mérite toute notre attention. Car Jean Durry, du haut de ses 88 ans aujourd’hui, incarne entre autres l’histoire et la mémoire de l’AES, et c’est à ce titre que le Jury a souhaité lui rendre hommage. Et donc, cher Jean, j’ai le plaisir de te remettre ce petit cadeau très symbolique que tu peux à loisir montrer à cette belle Assemblée.

Thomas Bauer

Georges Vigarello | Prix Pierre-de-Coubertin pour l’ensemble de son oeuvre 
Présentation par Jean Durry

Chers Amis,  

Le Prix Pierre-de-Coubertin, qui va être remis à Georges VIGARELLO dans moins d’une dizaine de minutes, est dans nos palmarès tout à fait exceptionnel. Il n’est en effet décerné qu’une fois tous les quatre ans à l’occasion des Jeux olympiques d’été. « A une femme ou un homme dont l’œuvre littéraire ou artistique, l’action sociale ou politique a servi l’esprit olympique ».

Les membres de notre Jury étant évidemment consciencieux et convaincus, chacun de ses choix est, on s’en doute, le fruit de discussions longues et plus qu’animées, avant que nous parvenions à un accord de bon aloi. Et c’est d’autant plus le cas pour ce Prix quadriennal – qui, notons-le, depuis sa création n’a pas par trois fois été attribué, faute de candidat jugé « à la hauteur ».

Or, cette fois-ci, quand l’un des nôtres, Claude BOLI, a jeté dans l’arène le nom de Georges VIGARELLO, les réactions furent d’une simplicité immédiate : dans les cinq secondes, à mains levées d’un même geste, ce fut l’unanimité.

Le lauréat vient ainsi prendre rang sur la liste d’un palmarès aussi éclectique qu’éblouissant. Il suffit de quelques noms pour en juger. En 1964, c’est André DUNOYER DE SEGONZAC – et son œuvre gravé sur le SPORT – qui ouvre le bal. Un rare document témoigne de cet instant, 34 rue de Châteaudun à Paris : de gauche à droite, le visage de MAURICE GENEVOIX, membre du Jury, Paul VIALAR, Président de l’Association des Ecrivains Sportifs, Avery BRUNDAGE, Président du C.I.O. – pourtant dans un coin du salon, j’avais oublié sa présence -, Maurice HERZOG, Secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, et le charmant SEGONZAC. Lui succédèrent, entre autres, en 1968 André OBEY, auteur de l’immortel « Orgue du Stade » (1924) ; en 1988 Antoine BLONDIN dans un état légèrement second ; et pour les quatre Olympiades les plus récentes, en 2008 le grand architecte Roger TAILLIBERT, en 2012 Marie-Georges BUFFET, en 2016 Tony ESTANGUET – rejoignant une autre championne olympique (et premier Prix de piano du Conservatoire), Micheline OSTERMEYER (1992) et, en 2020, ALBERT II DE MONACO.

Georges VIGARELLO, une personnalité très originale. Avec ses pommettes de Kalmouk, il est né à Monaco. Imaginant dans notre auditoire l’esquisse peut-être d’une pointe de lassitude, étant donné l’intensité de l’attention portée depuis son début à cette Cérémonie si riche et si nourrie, je ne m’appesantirai guère sur ses titres et distinctions.

En signalant tout de même au passage :

° L’Agrégation de philosophie (1969).

° La mémorable thèse de Doctorat (1977), « Le Corps redressé » (édité en 1978 et repris en 2018).

° Le Professeur d’Université en Sciences de l’Education à Paris VIII puis Paris V René Descartes.

° Le Directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

° Le Docteur Honoris Causa des Universités de Lausanne (2012) et Montréal (2007).

° Le Grand Prix Gobert de l’Académie Française en 2023, couronnant l’ensemble de son œuvre.

 

J’expédierai également, car la soirée n’y suffirait pas, une incroyable « production » historique et sociologique qui, au prix d’un travail sans relâche, a fait de lui l’un des penseurs les plus éminents de notre temps, ouvreur de champs nouveaux de la connaissance.

Cependant, évoquons en quelques mots à peine :

° Une douzaine d’ouvrages majeurs, à compter de 1987, signés individuellement, depuis « Le Propre et le sale », « Le Sain et le malsain », L’Histoire du viol », « de la beauté », « de l’obésité » et « de la silhouette », « de la robe » et « de la fatigue », jusqu’à sa récente « Histoire des lointains » (2023).

° En même temps qu’une aptitude, pour ne pas dire une dilection, à œuvrer dans un collectif ; d’où avec Alain CORBIN et Jean-Jacques COURTINE les trois pyramides éditées aux Editions du Seuil entre 2011 et 2016 – quelle abondance – qui ont inventé ou réinventé : « L’Histoire du corps », « L’Histoire de la virilité », « L’Histoire des émotions ».

Si je viens d’effectuer un survol au galop, c’est parce que ce qui nous concerne plus directement ce soir, en pleine adéquation avec le lieu où nous nous trouvons – le Comité National Olympique et Sportif Français qui nous accueille à bras ouverts, sous le patronage combien actif de David LAPPARTIENT, Président du CNOSF, membre du CIO, candidat français déclaré à la succession de Thomas BACH -, et en adéquation avec l’esprit même de Pierre de COUBERTIN, c’est que Georges VIGARELLO est des nôtres.

Sa vie d’adulte se dessine lorsqu’en 1960 – il a 19 ans – il entre à l’Ecole Nationale Supérieure d’Education Physique. Cinq années plus tard, il est Professeur d’EPS au Lycée Michelet à Vanves. En 1969, il entre à l’INSEP où il enseignera une décennie les sciences humaines – période où sur un plan personnel naîtra notre amitié qui me lie à « Viga ».

Vient inéluctablement le temps d’écrire, lorsqu’il prend en main le numéro 5 d’ESPRIT consacré – c’est inattendu pour ESPRIT – à L’EDUCATION PHYSIQUE (« Le corps redressé » est publié, je le rappelle, en 1978).

Ce peut-être sous forme d’articles, tel ce texte lumineux cosigné avec Roger CHARTIER pour « LE DEBAT » en février 1982 : « LES TRAJECTOIRES DU SPORT. PRATIQUES ET SPECTACLE » qui éclaira l’évolution galopante du phénomène sportif.

Ou sous forme de livres :

° En 1988, chez Robert Laffont, paraît « UNE HISTOIRE CULTURELLE DU SPORT. TECHNIQUES D’HIER ET D’AUJOURD’HUI ». Là il donne sa pleine mesure, car il n’a pas son pareil pour percevoir finement et mettre en mots l’imbrication entre les données matérielles de la pratique et le sens profond, l’essence, du SPORT.

  • C’est ce qu’il va développer dans

° « PASSION DU SPORT : HISTOIRE D’UNE CULTURE » (Editions Textuel, 1999)

° « DU SHOW ANCIEN AU SHOW SPORTIF. LA NAISSANCE D’UN MYTHE » (2002) qu’il a repris tout récemment (Juin 2024). Mais cette nouvelle édition, intitulée « DU JEU ANCIEN AU SPORT MODERNE. UNE HISTOIRE SOCIALE », est passée de 240 à 368 pages, ce qui est typique de sa manière de creuser plus avant, perfectionniste jamais satisfait, cherchant toujours à aller plus loin.

  • On comprend que ce soit à lui que Pierre NORA, fixant nos « Lieux de mémoire » en 1992, ait confié le défi d’y inscrire « LE TOUR DE FRANCE ».
  • Tout récent exemple, pour l’instant, de cette fécondité apparemment inépuisable, le monumental opus (2023, 380 pages, grand format, édité par CITADELLES ET MAZENOD) consacré au « SPORT DANS L’ART » depuis l’Antiquité, dont il a assumé la direction avec Yann DESCAMPS et dirigé l’Introduction et la Conclusion.

Ainsi Georges VIGARELLO a-t-il construit une œuvre où il affirme, en croisant lui-même le Temps et l’Espace, que « PLUS QUE D’AUTRES PRATIQUES, LE SPORT REVELE NOS SOCIETES ».

 

Jean Durry

 

Ernest Pignon-Ernest et Pierre-Louis Basse | Prix du Beau Livre pour « La Ruée vers l’or » (Editions En Exergue)
Présentation par Benoît Heimermann

Chers amies, chères amis,

Au moment de célébrer le Prix du Beau Livre, je voudrais vous rapporter une belle histoire. Qui commence par un banal appel téléphonique. Je connais le nom qui s’affiche sur mon écran et apprécie la personne qui le porte. Je n’ignore rien de ses enthousiasmes, de ses détestations, de son esprit inventif et de son caractère trempé. Pas le genre à faire dans la demi-mesure, mais toujours au service des courageux, des entreprenants, des passionnés. Pierre-Louis Basse, puisque c’est de lui dont il est question, est tout sauf un tiède.

Son appel, impératif et intéressé, résonne encore à mon oreille :

  • J’ai besoin de ton équipe de foot…

Je l’ai dit, Pierre-Louis est généreux, mais plus que de mon équipe de foot, c’est de celle de l’Association des Ecrivains Sportifs dont il espérait le soutien. L’Equipe de France des Ecrivains qui, depuis 2016, a déjà disputé quantité de rencontres en région parisienne, en province et même à l’étranger. La tête et les jambes réconciliées, tels que Tristan Bernard, notre père fondateur, les imaginait dès 1931 et tel que ses modestes successeurs les imaginent encore.

Partant, je m’inquiète :

  • Et pour quoi faire cette équipe ?

Pierre-Louis :

  • Pour fêter les 80 ans d’Ernest…

Je m’étonne… Et Pierre-Louis de m’exposer le fin mot de sa requête. Le bourg de Bernay en Normandie, où il habite. Ernest Pignon-Ernest, l’artiste plasticien mondialement connu, qui apprécie l’endroit. Leur fervente complicité intellectuelle et leur passion commune pour le ballon rond. Le proche anniversaire du futur octogénaire et surtout, surtout, la nature du cadeau souhaité par l’intéressé : un match de football, pas télévisé, pas enregistré, mais un match en bonne et due forme, organisé dans les règles de l’art, sous les ordres d’un arbitre agréé et sur l’herbe tendre d’une région qui n’en manque pas ! Une sélection issue du Sporting Club de Bernay tombait sous le sens et donc, dans la foulée, la participation de notre fameuse Equipe de France des Ecrivains

Ainsi fut fait le 10 juillet 2022. Tout le monde était au rendez-vous : le stade, l’herbe tendre, le soleil, les deux équipes. Et, bien sûr, le héros de la fête revêtu d’un maillot immaculé, floqué sur la poitrine d’une silhouette parfaitement identifiable, celle de l’incomparable Pier-Paulo Pasolini, balle au pied, tête haute et buste conquérant. L’exacte attitude adoptée quelques minutes plus tard, dès le coup d’envoi, par Ernest Pignon-Ernest en personne !

Comment rêver plus belle complicité entre l’art et le sport ? Plus beau mariage entre la littérature et le football ? Plus salutaire connivence entre des âges et des centres d’intérêt si dissemblables, autant de gageurs dont l’AES a fait l’essentiel de ses motivations depuis bientôt près de cent ans !

Le merveilleux de cette après-midi d’exception, c’est qu’elle s’est, comme un fait exprès, imposée de jouer les prolongations et qu’au bout du bout nos deux compères – Pierre-Louis Basse qui a déjà tant fait pour la cause, à la radio comme en littérature, et Ernest Pignon-Ernest qui a toujours considéré les activités sportives comme des expressions artistiques à part entière – ont abouti, deux ans plus tard, au si bel album que nous célébrons aujourd’hui. Cette galerie de héros olympiques croqués de si juste façon par un écrivain et un artiste grands adeptes des une-deux désintéressés et des passes en profondeur.

Un hymne à la beauté des gestes et des attitudes que notre modeste Association des Ecrivains Sportifs s’évertue de célébrer encore et toujours à sa façon.

Benoît Heimermann

Annie Colognat et Pascal Charvet | Prix du Document sportif pour « Quand les champions étaient des dieux » (Editions Libretto)
Présentation par Joy Raffin

Bonsoir à toutes et à tous,

Merci d’être présents ici au CNOSF pour la remise du Prix du Document Sportif 2024, qui revient donc cette année à Annie Colognat et Pascal Charvet pour leur ouvrage « Quand les champions étaient des dieux », paru aux Editions Libretto. Je suis chargée de vous dire quelques mots pour vous expliquer le choix du Jury et vous donner envie de lire et d’aimer autant que nous cet ouvrage.

Après un été olympique si vibrant, il est toujours intéressant de regarder vers le passé pour comprendre le présent. Pourquoi avons-nous tant retenu notre souffle jusqu’à la dernière minute d’un match de volley ? Pourquoi le « ping-pong » est-il devenu si populaire ? Pourquoi a-t-on exulté ou pleuré à la suite des performances de sportifs qui nous étaient jusque-là inconnus ?

Tout est dans ce livre ! Je pourrais m’arrêter là, mais ce serait un peu court, vous seriez frustrés, loin de moi l’envie que vous repartiez ainsi… Je continue donc…

Léon Marchand est un dieu. Teddy Riner est un dieu. Les frères Lebrun sont des dieux. Et Manon Apithy-Brunet, Althéa Laurin ou Marie Patouillet sont aujourd’hui des déesses – et ça, ce n’était pas gagné, on y reviendra.

« Quand les champions étaient des dieux », c’est un ouvrage en deux parties. La première qui nous transporte dans un voyage à Olympie, dès -776 avant Jésus-Christ, date des premiers Jeux Olympiques ; la seconde un Who’s who d’époque qui nous présente tous les champions auxquels nous pourrions désormais ajouter les athlètes que je viens de citer.

Sous-titré « Aux origines des Jeux Olympiques », cet ouvrage nous rappelle les combats que se sont livrés les Grecs puis l’ensemble des peuples d’Orient et d’Occident. Déjà chaque homme se battait pour connaître le dépassement de soi et faire briller ses proches et sa cité. Pour ce qui concerne les sports, du pugilat, (notre lutte actuelle) au dolichos (ce qui serait notre 1500 mètres), des combats aux courses de chars, nous assistons à toutes les épreuves jusqu’à la reine : le stadion. Là il faut jouer des coudes pour avoir les meilleures places : déjà plus de 40 000 personnes sont dans le stade. Plutarque l’écrit lui-même : là, « les Grecs connaissent les règles de la politesse et de la bienséance, seuls les Spartiates les pratiquent. » Mais nous y sommes. Et impatients, nous attendons le son de la trompette indiquant le départ. Les hommes nus aux corps sculptés de muscles saillants ne portent qu’un accessoire pour protéger leurs sexes et ils brillent déjà sous un soleil de plomb sur la ligne de départ. C’est parti ! Chacun a son favori, les cortèges officiels de chaque cité entrent dans le stade.  Nous sommes aussi stressés et impatients que les compétiteurs s’échauffant sur la ligne de départ. Et puis l’on entend le héraut : « Poda para poda ! À vos marques ! Hétoimoi ! Prêts ! Apité ! Partez ! » On crie ou l’on retient son souffle, on encourage son héros, la bataille est serrée entre tous ces hommes affutés… Mais aujourd’hui, c’est Poros de Malia, pas le plus grand ni le plus connu mais doté de cuisses très puissantes qui l’emporte. Notre guide nous le présente plus en détail, mais je suis déçue, ce n’était pas mon favori… C’est le jeu, ce spectacle je ne l’oublierai jamais…

Voilà. Des scènes comme cela, documentées, haletantes, vous faisant vivre les premiers Jeux Olympiques comme si vous y étiez avec un ami guide dans l’Antiquité si méconnue, c’est tout ce que vous retrouverez dans « Quand les champions étaient des dieux ». Et ce travail de précision et de recherche que l’on imagine chronophage puis la retranscription des émotions tant des faits que des champions de l’époque nous ont fait choisir ce livre pour le Prix du Document sportif de cette année. Les autres ouvrages, et ils étaient nombreux, ne déméritaient pas et la bataille fut serrée, mais c’est le sport. Annie Colognat et Pascal Charvet ont gagné.

Un mot tout de même sur les femmes, je ne peux pas m’en empêcher. Lisez cet ouvrage, vous pourrez alors ajouter Atalante ou Kyniska à Alice Millat au Panthéon des femmes qui ont tout donné pour que le sport ne leur soit pas interdit.

Si vous êtes comme moi un peu J.O.nostalgique, plongez dans « Quand les champions étaient des dieux ». Certes les médaillées d’or célèbres de l’été dernier nous manqueront toujours un peu mais vous allez en découvrir d’autres, grâce à des croquis, dessins, reproductions ou tous types d’images ajoutés à la plume brillante des auteurs. Vous n’aurez alors qu’une envie : célébrer le sport !

Merci donc et bravo à Annie Colognat et Pascal Charvet.

 Joy Raffin

Andréa Marcolongo | Grand Prix Sport & Littérature pour « Courir » (Editions Gallimard)
Présentation par Pierre Assouline

Chère Andréa Marcolongo,

Pourquoi courir ? C’est vrai, après tout, quand on y pense, marcher c’est bien aussi, c’est naturel, pratique, à la portée de tous et rien n’est plus contemplatif que de marcher – on savoure tranquillement le pur plaisir de regarder certains énergumènes s’épuiser à courir.

Le grec, vous y êtes venue précocement à 14 ans. La course à pied tardivement, il y a quelques années, la trentaine venue. D’une épiphanie l’autre, vous voilà désormais une femme complète, saine de corps et d’esprit.

Après la Langue géniale, votre livre réhabilitant la culture grecque qui vous a rendue célèbre, la course géniale, Courir le livre de votre consécration qui s’inscrit aujourd’hui dans un prestigieux palmarès au goût très sûr.

41 kms et 800 mètres, les plus difficiles peut-être, entre Marathon et Athènes,

20 kms à peine séparent les escaliers de Montmartre où vous vivez du Stade Charléty et pourtant vous n’avez pas l’air à bout de souffle. Il est vrai que vous avez de l’entrainement à force de vous prendre pour la descendante de Philipidès. Tout ça, vous le devez à Marathon où vous fûtes, là où pousse le fenouil, et aussi à la Toscane où vous avez vécu, dans le Chianti.

Quand on pense que ce n’est qu’en 1984 aux J.O. de Los Angeles que les femmes ont été admises à participer aux épreuves de marathon, on se dit qu’il y a encore des bastions à investir depuis l’écriture de La Gymnastique de Flavius Philostrate, votre référence principale. D’ailleurs, c’est le titre original de votre livre en italien De arte gymnastica, composé allègrement au rythme bien cadencé d’une course de fond avec érudition mais sans pédanterie.

La course à pied remplace l’idéal ascétique jusque dans la mortification et la pénitence. Bref, c’est une joie et une souffrance. Mais vous savez naviguer, ce qui est la moindre des choses pour la Vice-Présidente des écrivains de marine. Une joie et une souffrance. Dante l’avait bien relevé dans sa Comédie humaine, non au cantique du Paradis mais à celui de l’Enfer : la course est une punition. On court sans fin. Vous êtes la Marathon Woman de Montmartre, en quoi vous êtes bien courageuse – ne croyez pas un dentiste s’il vous dit que c’est sans danger.

Comment couraient les Grecs ? Vaste question eut répondu le Général. Mais ce qui apparait en vous lisant, c’est le point commun entre les coureurs et les écrivains de l’antiquité grecque et ceux d’aujourd’hui : la solitude. Ou plutôt : les solitudes. Celle de la course et celle de l’écriture : en quittant la table pour la piste ou la forêt, on quitte une solitude pour une autre. Dans les deux cas, on ne parle pas à l’autre afin de ne pas se retrouver hors d’haleine. On se parle à soi-même. Tout dans votre livre a partie liée avec la solitude : la motivation, qui doit se chercher seule ; la course car on ne peut parler en même temps qu’on court au risque de perdre son souffle ; la confiance qui ne s’accorde qu’à soi-même.

Vous y êtes venue tardivement. Qu’il s’agisse du grec ou de la course à pied, vous êtes plutôt douée pour une dilettante. Manifestement, l’autodidaxie peut mener loin puisque vous voilà couronné d’un prix historique de l’Association des Ecrivains Soportifs fondée en 1931 par Tristan Bernard, une récompense autant sportive que littéraire et, croyez-en un ancien lauréat, il n’y a pas plus noble dans la république des lettres – peut-être parce que certains l’entendent comme le prix Concours…

Vous avez raison de cultiver l’art de l’inachèvement : cela permet au lecteur comme au spectateur de finir à votre place, ce qui est la meilleure manière pour eux de ne pas se vautrer dans la facilité de la passivité.

Lorsqu’on court, comme quand on nage, on est vite gagné par un sentiment d’immortalité difficile à transmettre aux simples mortels qui nous guettent à l’arrivée. L’écriture est déjà en soi une course d’endurance. On peut s’essouffler à lire un livre d’une traite. Nous avons retrouvé le nôtre à l’instant de voter pour vous, en attendant votre prochain défi, le tome II de Courir ou Courir, le retour, c’est-à-dire votre nouvelle course de Marathon à Montmartre : ce parcours, on l’a tous fait et on peut vous assurer que le plus dur, c’est juste à la fin, l’ascension de la Butte par la face nord et les escaliers.

NENIKEKAMEN : « Nous avons gagné ! », les derniers mots de Philipidès, le coureur qui couvrit la quarantaine de kilomètres séparant Marathon d’Athènes,  afin d’y porter la bonne nouvelle dès l’écrasement des troupes de Darius en 490 avant notre ère comme chacun sait ici. Mais ce Philippidès a-t-il vraiment existé ? Cela me fait penser à la question que Pierre Lazareff, le patron de France-soir, posait sans cesse à son ami Blaise Cendrars : « De toi à moi, Blaise, ce Transsibérien, tu l’as vraiment pris ? ». A quoi l’écrivain répondit : « Mais quelle importance du moment que je vous l’ai fait prendre à tous !… ». Eh bien, * après vous avoir lue, nous sommes tous convaincus que Philippidès a existé, même si…

NENIKEKETE : « Vous avez gagné ! » La lecture de votre livre a procuré un tel plaisir partagé à notre jury qu’il vous sera beaucoup pardonné, à vous et à votre traductrice Béatrice Robert-Boissier, pour avoir usé de vocables barbares (ce qui est scandaleux sous la plume d’une helléniste), tels que « jogging » ou pire encore « running », alors que la langue française peut s’enorgueillir du magnifique, de l’immarcescible, de l’irremplaçable « course à pied » caractérisée par une phase de suspension durant laquelle aucun des deux pieds ne touche le sol.

Chère Andrea Marcolongo, de cet état hors sol vous avez su faire une grâce. Soyez en louée.

Pierre Assouline

D'autres articles peuvent vous intéresser